Un voyage au Maroc – Partie 1

À la rencontre du Petit Prince

«Fais de ta vie un rêve, et d’un rêve une réalité.»

Antoine de Saint-Exupéry

Il est 15h30, je n’en peux plus d’attendre. Encore trois heures avant de prendre la route vers l’aéroport. Pour moi, la route fait partie du voyage, la destination n’est qu’une étape avant le retour. Je tourne en rond depuis une semaine. Jamais valise n’a autant été peaufinée. Ouverte comme un livre. D’un côté le quotidien de l’autre, l’occasionnel.

Je pars deux semaines au Maroc – seule – avec un guide – omg good looking guy! – J’espère qu’il est aussi sympa qu’il est beau et qu’on va bien s’entendre. Je n’ai pas l’habitude qu’on me dise où aller, quoi regarder. Katy Lemay m’a offert une sublime illustration que nous avons fait imprimer sur ma chemise en lin avec une citation qui me convient parfaitement :

Alpha females don’t run in packs

Le ciel est clair. Il reste une heure de vol. J’ai pu dormir ou presque. Je n’ai rien mangé. Contrairement à d’autres compagnies, Royal Air Maroc offre un service discret. Pas d’annonces intempestives interrompant ton film au moment où ils vont s’embrasser, pour te dire que tu vas manger ou que le commandant est heureux de t’avoir à son bord alors qu’il ne te connaît même pas mais il tient à t’indiquer la vitesse du vent.

À l’arrivée, les guides brandissent leurs pancartes portant le nom des voyageurs attendus ou le titre des circuits pour les groupes dont les membres s’agglutinent comme des poussins autour de leur mère. Rien pour moi. Je survole la foule d’un regard et je l’aperçois – Karim – grand, souriant, sans pancarte, venant vers moi comme si on s’était toujours connu.

Palmiers et eucalyptus me font une haie d’honneur. Ces derniers sont paraît-il les plus grands absorbeurs d’oxygène de la planète, à tel point qu’aucune plante ne veut pousser à leurs pieds, sauf peut-être ces plantes grasses qui poussent à même le sable, que j’ai déjà vues au Portugal et lorsque j’étais enfant à  Beaulieu sur mer  sur la Côte d’Azur. On les appelle des griffes de sorcières. Pas étonnant, les sorcières n’ont pas vraiment besoin d’oxygène.

Au Maroc, se trouve le plus grand parc de panneaux solaires au monde. Voir programme Noor – Quarante pour cent de l’électricité du pays est produite là. Sur la route les lampadaires sont tous munis de panneaux solaires individuels et leurs formes sont originales, contemporaines, décoratives et variées. Un pays d’artistes urbains? Un pays en avance sur les énergies propres?

Arrivée au Riad familial de Karim. Sa maman nous accueille sur le seuil et me conduit tout de suite à ma chambre. Les volets sont fermés. Il y fait sombre et frais. Grande salle de bain à l’italienne, évier en cuivre martelé. Tapis moelleux – Similitude avec l’Iran.

Je me change en vitesse, un peu fébrile, je ne veux pas faire attendre, c’est l’heure du repas. Déployer toutes mes affaires dans les deux grandes pièces ne serait pas prudent car on lève le pied dans trois jours vers le désert, but ultime du voyage. J’ai passé l’âge des jeans et du sac à dos. J’aime jouer un rôle dans une tenue adéquate. Plaisir de garde-robe pour moi, hommage à mes hôtes et échange culturel, l’habit étant un morceau de patrimoine. J’opte donc pour un bivouac dans ma valise, soulevant délicatement les couches pour ne pas foutre le bordel.

Le repas de ce midi est composé de plusieurs entrées de légumes et de fruits du jardin, je redécouvre les grenades dont les grains éclatent en jus sucré dans ma bouche, suivies d’un magnifique tajine au poulet et olives. Sauce divine dans laquelle nous trempons le pain fait maison. La mère et la sœur de Karim «ont déjà mangé» en fait, elles mangent dans la cuisine, je les aperçois, en compagnie du père. Nous sommes trois à table, Karim, son fils Yacine et moi. Yacine est un immense jeune homme de quatorze ans, d’allure moderne, grand surfer devant l’Éternel3. Il souhaite en faire son métier, souhait pris très au sérieux par son père qui prône l’école alternative vers un total épanouissement des talents naturels de l’enfant. De belles discussions en perspectives.

Dès l’après-midi, je piaffe d’impatience pour mettre le nez dehors. À proximité, une école nous renvoie les cris joyeux – mais non stridents – des enfants. Non stridents, car ils ne sont pas stressés. Nous sommes dans la campagne marocaine, là où il y a plus d’ânes que de voitures.  Une petite fille justement joue avec son âne, elle «apprend à conduire». Finalement, je sors seule, l’heure de la sieste ayant sonné pour toute la famille. Il y a des priorités dans la vie, me dit-on : «Doucement le matin, pas trop vite l’après-midi».

Je déambule dans un labyrinthe de murets en pierres sèches. Beaucoup de constructions à l’abandon. Les bords des chemins sont jonchés de détritus. D’immenses buissons de figues de barbarie jalonnent les routes. Un orage me surprend. J’avais comme point de repère une grande maison en terre rouge, demeure d’un acupuncteur se servant des abeilles pour exercer son art. Il pleut de plus en plus, je suis trempe et mal chaussée, la terre glisse sous mes pieds. Manquerait plus que je me casse quelque chose. Des demeures en terre rouge, j’en vois de plus en plus. Tourne et retourne. Je commence à me parler à voix haute pour me rassurer. Je n’entends plus les enfants. Pas un chat dehors et pas une lumière en vue. Il commence à faire nuit. Je cherche un chemin en pente, puisque j’avais gravi une petite côte en venant. Tout est plat, plat, plat et il pleut, pleut, pleut. Je suis perdue. Au loin, des chiens appellent. Ce sont des chiens de garde. Ils sont dehors et enchaînés très court. Ici on ne fait pas de sentiment.

cof

Finalement arrivée à la maison, je fais comprendre à la charmante maman que je ne peux vraiment pas entrer dans cet état boueux. Elle ne parle que l’arabe, mais entre femmes on se comprend. Une serviette et une paire de babouches propres arrivent, le beau carrelage sera épargné. La sœur de Karim a fait des crêpes délicieuses, arrosées de miel. Nous goûtons. Avec le thé à la menthe, bien sûr.  Il n’est pas si tard que ça. Le ciel d’orage avait tout assombri, la situation aussi. On n’a pas fini les crêpes du goûter que déjà les femmes s’affairent à la cuisine. Grosse soupe de légumes du jardin.

Un Riad est une maison bâtie autour d’une cour intérieure, souvent avec une fontaine en son centre, comme les villas romaines. Les propriétaires terriens y installaient leurs fils et brus dans chacune des chambres autour de ce havre de fraîcheur, avant que les jeunes familles ne se déploient.

Première journée après une bonne nuit et j’ai l’impression d’être là depuis une semaine déjà. Chez des amis. Karim est un être adorable, intéressant, guide professionnel mais pas du tout pédant. J’ai horreur qu’on me bourre la tête d’informations que je n’ai pas requises. J’aime découvrir par moi-même ou poser des questions auxquelles j’attends si possible des réponses courtes et surtout un «je ne sais pas» quand on ne sait pas. La fille de la maison, Fatiha, attachante, vive, pétillante malgré les séquelles d’un grave accident. Une leçon de résilience. Le papa et la maman, super gentils, traditionnels, regards d’une incroyable bienveillance. Lui beau patriarche, elle noble et jolie sous sa coiffe. Coiffe, c’est plus joli que foulard, non? Le frère, plus en retrait, le temps m’en dira plus. Le fils de Karim, Yacine, j’en ai déjà parlé. Je viens de comprendre que sa mère travaille dans un grand complexe hôtelier non loin de là et que je ne la verrai pas…mon instinct me dit de ne pas poser de questions.

Je crois et j’espère que les femmes du Riad m’apprécient car aujourd’hui elles sont venues nous rejoindre à table au lieu de rester dans la cuisine. C’est pour moi un honneur.

Le jeune Yacine est passionné de photos, moi aussi et j’enrage parfois de ne pas être équipée d’un zoom puissant. Il y a des clichés de gens incroyables à faire :

  • La femme sur son âne et le petit enfant agrippé à sa taille
  • Les femmes aux ballots d’algues sur la tête
  • Certaines échoppes ahurissantes
  • Des pêcheurs à la pointe de la baie sous leur parasol rouge

Vous avez compris que pour moi l’attrait du voyage c’est l’humain.

La tour Eiffel, on la voit en passant, le paysage on le scrute pour la lumière, l’humain on l’observe pour la différence.

La valse des images commence lors de la visite d’un souk de campagne, le marché du coin, où on se ravitaille. La gadoue. Mes petites chaussures blanches qui n’y survivront pas. Photos et vidéos à n’en plus finir, le soir, de trier et de recadrer pour exprimer la beauté d’un geste, d’un regard, d’un dégradé de bleus. Jusqu’à présent, deux jours après mon arrivée, l’expérience est magistrale. Dans l’après-midi j’ai été happée par les femmes en cuisine. Observer, prendre des notes, filmer les mains qui pétrissent le pain ou façonnent la graine. Pour ensuite partager avec mes filles et un peu sur FB aussi. La cuisine, ça pogne toujours.

Ce soir, valise pour départ demain vers la grande aventure. Je suis ici pour le désert. Nous ne reviendrons que dans dix jours.

Je me sens particulièrement privilégiée de faire ce parcours en solo avec un chauffeur-guide-interprète et bientôt ami, qui ne me traite pas en cliente, tout en restant très professionnel. Yacine nous accompagne, il est à la fois dans son monde et très présent. Je l’aime beaucoup. Je ne peux pas croire qu’au moment de partir vers l’Atlas, Fatiha m’ait fait ce cadeau d’une bague en argent montée d’une larme d’ambre. Elle me rappelle Mahine, l’Iranienne, qui m’avait offert sa montre. Cultures de générosité sans espoir de retour.

En route vers Marrakech. Mon guide s’avère un excellent chauffeur et la ville de Marrakech le confirmera avec cette foison de scooters, vélos surchargés et autres deux-roues non identifiés. Quelques petits ânes résignés. La circulation est grouillante, il y a des embouteillages inextricables mais personne ne s’énerve et je n’ai vu aucun accrochage sérieux. Le soir, nous découvrons la grande place Jemaa el-Fna et ses commerces ambulants. Vie nocturne animée mais sans danger, sauf celui de traverser une rue. «On ferme les yeux et on y va!» ordonne Karim «sinon on y est encore demain…» Souper succulent au 3e étage d’un restaurant panoramique, un tout petit peu de tourisme quand même.

«Avez-vous du vin?»

«Oh non, Madame!»

Dans un restaurant, un autre jour, avant de nous placer, on nous demande si nous allons boire du vin. Si la réponse est affirmative, on se retrouve derrière la grosse colonne, à l’abri des regards.

Après souper, nous arrivons à la Villa Katia, très joli endroit : piscine, tennis en terre battue, terrain d’équitation, terrasse fleurie sous les oliviers, bar…mais je n’ose pas. Comme je n’ai pas osé une autre fois remettre dans mon assiette les morceaux de brochette que je n’arrivais pas à mâcher. Je les ai avalés tout rond et les ai sentis passer tout l’après-midi. Payé cher aussi le magnifique expresso de chez «Paul» qui m’a tenue éveillée jusqu’à point d’heure. Sans compter le fichu Wi-Fi qui ne voulait pas fonctionner. Amis et famille ne se doutent pas de tout le temps passé et les efforts de débutante mis pour partager photos et vidéos. Dans le temps, on envoyait une carte postale et le tour était joué. Mais je préfère notre époque participative. Le progrès m’enchante. Parfois, Yacine répond à mes questions ou règle un problème technique, à son âge on est un expert naturel. C’est beau aussi la technologie.

Mardi: jour de coiffeur où que je sois dans le monde et c’est aussi une façon de voyager que de perpétuer ses habitudes en observant les différences. Depuis la séance de Hammam, j’ai l’air de la chienne à Jacques. Affublée de mon petit bibi blanc, je fais vraiment touriste et j’ai honte.

Après les joies de la grande ville, nous reprenons la route vers le désert tant attendu. En tout nous ferons plus de 2 000 km. Nous traversons les montagnes, la barrière du Haut Atlas, avant de redescendre sur Ouarzazate, la ville des studios de cinéma, le Hollywood du Maroc. Notamment, Astérix et Cléopâtre a été tourné dans les décors que nous visitons. Ainsi que Prison Break. Oui, les filles!

Sortant des ruines classées Patrimoine mondial où nous avons passé la nuit, Ouarzazate ne sera bientôt plus qu’un souvenir et nous partons vers le pays berbère, terre rouge argileuse, ocres qui accentuent les bleus. Je suis attirée par les personnages que nous croisons ou dépassons. Vu un vélo solex conduit par le père, l’aîné sur le guidon, les deux derniers derrière comme deux baluchons, dans les bras de la mère. Nous montons par une route en lacets qui n’a rien à envier à la route Napoléon dans le sud de la France et arrivons à Dadès. Thé au sommet. Touristes grosses et dépoitraillées, indécentes. J’ai honte pour notre race, j’ai mal à notre civilisation. Elles n’ont même pas l’excuse de venir des états du grand ébouriffé à crête jaune.

Dans l’arrière-pays, nous découvrons un bijou d’hostellerie de charme, jardins en espaliers, restaurant de grande classe, service impeccable, carte des vins…voir notre article Bonnes adresses – destination Maroc. Chez Pierre

Quittant cette dernière étape avant le désert (j’ai hâte!) nous faisons un détour imprévu vers les gorges de Todra, soit les gorges du Verdon en Provence version rouge alors que les nôtres sont émeraudes. Tout aussi beau!

Cher lecteur, je vous laisse un moment avant de vous emmener dans les dunes et continuer mon périple avec vous… à la rencontre du Petit Prince.

Annie Depont

À propos de l'auteur / Annie Depont

Parisienne installée au Québec depuis 2000. Peintre, Agente d’artistes, Organisatrice d’événements, Créatrice de l’En Verre du décor et céramiques, Les Sculpturales de Saint-Sauveur, Expo-culture Japon Québec, les Sainte-Saveurs de Saint-Sauveur, TracesMagazine, Directrice de La Semaine des Artisans de Laval. Journaliste très indépendante.

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