Un voyage au Maroc – Partie 2

Je m’imaginais que nous allions nous arrêter quelque part pour faire notre paquetage avant d’entrer dans le désert. Nous arrivons à Merzouga, on aperçoit déjà les dunes. La voiture s’arrête et j’ai juste le temps d’attraper quelques affaires au hasard. Yacine me pique mon sac de sport, lui non plus n’était pas très bien préparé. Seul Karim, imperturbable, semble bien loin de ces contingences domestiques. «Il faut y aller, le soleil va se coucher!». Dans mon sac de voyage je glisse donc très rapidement une paire de tennis, un jeans de rechange et un pyjama pour le pôle Nord. J’oublie plein de choses, mais il faut y aller…

Tu te retrouves sur le dos du dromadaire avant de faire ouf! Explications : nada! Mais comme je suis la reine de l’adaptation, au bout de cinq minutes mon corps (d’ancienne danseuse) comprend qu’il faut accompagner les mouvements de l’animal. Si vous avez déjà fait de l’équitation, oubliez ça! C’est beaucoup plus haut et bien plus ondulant. Mon amie Andrée Mercure m’avait prévenue : «Quand ça descend, accroche-toi!» — merci du conseil, vraiment. Les dunes ondulent, l’animal ondule, ton dos ondule.

Comme j’ai une grande affection pour la gent animale, j’essaie d’entrer en contact avec ma monture au pelage laineux. Je suis pied nu et j’en profite au fil des mouvements pour caresser les flancs de mon fier destrier. C’est doux, c’est chaud, c’est agréable. Ah! tiens! Il vient de bouger une oreille. Est-il en train de me dire qu’il aime ça?…

De gauche à droite : Annie, Yacine, Karim

Autour de nous, que du sable fin, blond doré, puis cuivré au fur et à mesure que le soleil descend. On rencontre une ou deux méharées dont les ombres s’allongent vers l’horizon de la nuit. Je ne me sens pas encore assez à l’aise pour lâcher mon pommeau afin de prendre des photos. Alors je me dis que je garderai ces images dans ma mémoire et dans mon cœur, comme un instant magique de ma vie. J’ai tellement attendu ce moment! Voir le désert en vrai. Pas seulement dans les livres d’aventure que je dévorais étant gamine. Ni dans Le Petit Prince.

Et le meilleur reste à venir : la rencontre avec «Les hommes bleus du Maroc», ce livre de Walt Disney que je traîne de déménagement en déménagement depuis ma tendre enfance. Les images datent évidemment mais le rêve est intact. Le jeune chamelier qui nous ouvre la route est tout à fait conforme à ce que je m’imagine. Très distant, réservé plutôt, il accomplit sa tâche de nous montrer le chemin dans ce paysage majestueux, sans traces ni repères. Des kilomètres dans le sable à pieds, faut le faire! Je me souviens de la montée de la dune du Pilat près de Bordeaux en France, ça se mérite la vue sur l’océan…et le petit chamelier ne semble produire aucun effort. C’est son métier.

Nous arrivons au campement. Moment de flottement. Ce n’est pas celui que Karim voulait. Palabres, négociations, je ne comprends rien mais j’observe…Une Jeep du désert arrive d’on ne sait où et nous embarquons. Je préfère mon dromadaire c’est plus confortable. Et puis l’espace d’une demi-seconde, je m’imagine que tout peut arriver. Après tout, je ne les connais pas ces gars-là et je pense à ma meilleure amie qui s’inquiétait de me voir partir seule. Les journaux regorgent de touristes qui se font…mais non, pas moi. De telles pensées sont indignes de ma vision du monde et des êtres humains, même s’il en existe qui ne méritent pas ce qualificatif. J’en ai trop fait déjà dans ma vie et de bien plus dangereuses pour me laisser polluer par la peur. En Iran par exemple.

Le temps dans le désert est une notion qui n’a rien à voir avec ce que nous connaissons. La tombée du jour s’est étirée pendant des heures, mais étaient-ce des heures ou des minutes sublimes? Une fois installée sous la tente blanche où j’allais passer la nuit, je n’ai qu’une hâte c’est voir la suite du spectacle du soleil. Je me faufile seule dehors et monte sur la première dune en face de moi. Je suis consciente que, cette fois-ci, je n’ai pas le droit de m’éloigner. Je ne réitérerai pas l’exploit d’Éric-Emmanuel Schmitt, je ne connaîtrai pas «La Nuit de feu». Je resterai donc une agnostique ébranlée par la beauté du monde.

J’aurais aimé rester plus longtemps dans le désert et rencontrer des familles qui y vivent. Karim m’explique que des instituteurs suivent certaines caravanes pour enseigner aux enfants. Le Maroc fait très attention à son futur. Dans le camp où nous nous sommes arrêtés, seuls quelques hommes nous reçoivent. Il me manque la vraie vie.

Une tempête de sable s’annonce et nous ne pouvons pas rester. Nous reprenons nos dromadaires pour rejoindre « la civilisation ». Sur la route du retour, je repense à cette équipée pour rendre visite aux Amérindiens Attikameks à Manawan au nord du Québec. J’étais seule avec une amie, aventurière comme moi. Nous avions pris rendez-vous avec eux à partir de la Suisse. Le monde est un village. À Genève, lors d’un immense pow-wow, un groupe d’Indiens nous ont invitées à venir les rencontrer, chez eux, dès qu’ils ont su que j’allais m’installer au Canada. Nous avions dû également écourter notre séjour à cause d’une tempête. De neige, cette fois-ci, évidemment.

Décidément, les éléments me chassent des terres inconnues dont je suis si friande.

Les autres étapes, je ne les ai pas écrites. Me suis concentrée sur la photographie. Quelques souvenirs reviendront tout seuls. Comme cette expérience chez la coiffeuse à Essaouira. Un petit salon dans une ruelle. Un rideau devant le lavabo, le lavabo au-dessus des cabinets. Mon nez entre les gros seins de la shampouineuse — qui m’embrasse sur la bouche pour s’excuser de m’avoir ébouillantée!

Pareil au hammam, elle se couche sur toi pour mieux te masser. Par contre, sa peau est sublime. Je suis nue. Elle porte une culotte et un sous-tif de sport. Le contact n’est pas si désagréable…même pour une hétéro.

Au cours de mon voyage, une de mes amies FB entame une discussion sur le «statut lamentable de la femme au Maroc». Les suiveuses embarquent avec des coquetteries détestables du genre «Je n’osais pas le dire!» D’après ces expertes en féminisme international, les femmes marocaines seraient coincées dans leurs maisons, de préférence à la cuisine. D’ailleurs «on ne les voyait pas sur mes photos.» Quand la conviction est profonde, le regard est sélectif.

Les femmes sont là : Fières, belles, élégantes

Il m’a fallu tout mon «Carnegie» pour que l’initiatrice du débat, à la plume redoutable au demeurant, décide d’elle-même de retirer ses propos et leurs développements incitant à la xénophobie. Quand on a une plume, on a une responsabilité. Nous sommes en quelque sorte «des influenceuses» car ce qui est écrit, ou mis en image est «vrai». Il n’y a pas si longtemps, nos parents disaient «c’est écrit dans le journal!» il n’y avait donc aucune contestation possible. Si la Bible ou le Coran n’avaient pas été écrits, il y aurait moins de croyants sur la terre.

Ce périple vers une terre tant rêvée m’a beaucoup apporté. On ne finit jamais d’apprendre, sur les autres, mais sur soi-même d’abord. « Aller voir ailleurs si j’y suis » est une expérience de re-connaissance de son moi intime et de ce que l’on souhaite partager. Et comment on veut l’exprimer. On ne revient jamais intact d’un voyage hors des sentiers battus. Si j’avais dû partager chaque minute avec un groupe de voyageurs, l’expérience eût été très différente et la découverte amputée de la part consacrée à l’interaction. J’ai composé avec mes deux compagnons de voyage, Karim et son jeune fils Yacine mais leurs racines étant plongées dans le sol que nous foulions, leur présence n’altérait pas l’authenticité.

Jeune Berbère, fier de ses racines

Ai-je rencontré Le Petit Prince en m’aventurant jusqu’au Sahara ? Oui. Sous plusieurs formes, à plusieurs endroits. Et le renard aussi…

Annie Depont

À propos de l'auteur / Annie Depont

Parisienne installée au Québec depuis 2000. Peintre, Agente d’artistes, Organisatrice d’événements, Créatrice de l’En Verre du décor et céramiques, Les Sculpturales de Saint-Sauveur, Expo-culture Japon Québec, les Sainte-Saveurs de Saint-Sauveur, TracesMagazine, Directrice de La Semaine des Artisans de Laval. Journaliste très indépendante.

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