Petite digression sur des concepts fumeux, et notamment celui de populisme.


«Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.»


Albert Camus

Le monde occidental et particulièrement l’Europe de 2019 sont dans une drôle de tourmente.

Les bien-pensants universels pointent du doigt l’existence de pays dont les peuples ont «mal voté», et ont mis au pouvoir des gens qui réfutent la suprématie de Bruxelles. Il s’agit, excusez du peu, de la Hongrie, de la Pologne, de l’Autriche et de l’Italie. Il semblerait que des mouvements inexorables soient en marche en Suède, en Allemagne et évidemment en France avec l’émergence du phénomène des «gilets jaunes».  Sur le continent américain, les USA et le Brésil ont aussi basculé du côté des affreux populistes. Sans parler de la Russie, avec le populiste en chef Poutine. Populisme: le mot est lâché.

Les élites démocratiques internationales sont désormais au combat contre ces populistes. L’establishment américain et les socialistes corrompus du Brésil ont été submergés par cette lame de fond. Populistes qui réclament un nettoyage radical des dérives autocratiques des gouvernants, qui s’appuyaient sur le vote démocratique quand il était à leur avantage et le réfutent désormais.

POPULISTE. Ce mot qui dans toutes les radios et télés, sur les réseaux sociaux (a-sociaux devrait-on utiliser) permet de qualifier la dérive des pays qui en sont la proie. Ce concept de populisme fait partie d’une trousse à outils sémantiques que je trouve vides de sens, et qui comprend les pseudo-concepts tels que «fascisme et citoyen».  Ce dernier, son cas peut être vite réglé. Il s’est lentement substitué à «civique» , les droits et devoirs du citoyen. On a oublié ce mot de civique, qui définit une chose, pour le remplacer par un autre qui se réfère à un homme (ou une femme…). Chaque fois que vous entendez citoyen, remplacez le par civique, et le tour est joué. Pour ce qui est du fascisme, c’est une histoire dont on parlera plus tard, il est une des conséquences de l’arrivée des populismes, toujours selon la bien-pensance.

La définition précise de ce concept de populisme n’est jamais claire, et pour cause, personne n’est capable de la donner. En science politique, il est courant de nommer sans arrêt des concepts, comme élitisme, nationalisme, capitalisme, mais ces concepts ont un sens de départ, comme fascisme et citoyen du reste. Pour populisme, l’usage délirant de ce terme veut l’enfermer dans un concept négatif. Ouvrez n’importe quelle radio ou télé, et on vous parlera de ces régimes populistes, comme si ces pays étaient désormais en marge de la marche normale du monde, et aux prises avec des dictatures, ou des démocratures, nouveau terme à la mode. Des dictatures issues des élections démocratiques.

Mais comment voulez-vous que l’Europe, par exemple, dirigée par l’ivrogne Juncker, puisse délivrer une bonne image à son demi-milliard d’administrés? Imaginez que ces types en costumes trois-pièces veulent apprendre à un berger des Cévennes à faire du fromage de chèvre. En lui imposant des centaines de pages de règlements, afin que son fromage devienne une chose molle et sans goût! Ce peuple, qui s’aperçoit soudain que ces gouvernants-là ne sont pas élus. Donc désormais descend dans la rue pour leur retirer toute légitimité. Ce peuple qui vote de moins en moins, ça ne veut pas dire qu’il ne veut pas donner son avis. Alors, un jour, un gars a compris que la réglementation routière française imposait un gilet jaune par voiture, et s’est dit que cela pouvait être le point de départ de l’expression de la volonté populaire. Et que des crétins d’ingénieurs des ponts et chaussée, oubliant les principes d’aménagement du Paris de Haussmann qui visait un urbanisme antiémeute, ont encerclé les villes françaises de rond-points sans défense. Qu’une bande un tant soit peu organisée pouvait verrouiller les villes, et les entonnoirs que sont les péages d’autoroutes, tout en grillant des saucisses pour tenir bon!

Est-ce que le populisme, dont l’expression venant d’en haut a pu donner le nazisme, est une chose néfaste quand elle vient d’en bas? Pourtant, c’est bien une sorte de populisme de bon aloi qui a porté de Gaulle au pouvoir! Est-ce que le élites, justement confortées dans le «plus jamais ça», les horreurs de la dernière guerre, ne se sont pas aperçues que le peuple en avait assez d’être corvéable à merci? Pensez-vous que les Français ont apprécié de s’être prononcés contre le traité de Maastricht, pour se voir imposer par le traité de Lisbonne les inconvénients de l’Europe sans l’avantage de sa constitution?

Pensez-vous que les invectives que se lancent les dirigeants européens améliorent la cohésion des peuples? Je ne crois pas que l’Italie et la Hongrie aiment que Macron leur dise que leurs citoyens ont mal voté. Alors que son peuple à lui, le peuple français à la suite d’une mascarade pathétique, ne l’a élu qu’avec 27% des suffrages. Écoutons Radio-Canada, il a fallu plus d’une année pour que les présentateurs daignent appeler Trump le Président, alors qu’avec amertume, ils l’appelaient le milliardaire. Tout ceci pour vraiment appuyer sur le fait que les médias, au service de la bien-pensance désignent selon leurs propres critères le bien du mal, le démocratique du populisme, alors que le point de départ en est identique. Mais c’est étrange, comme la doxa distribue ses concepts, définit ce qui est bon ou mauvais. L’usage populaire détache le sens des mots. Il fut un temps, où on parlait de démagogie, pour satisfaire le peuple, le chef disait ce qu’il voulait entendre. Aujourd’hui on parle de populisme, c’est ce que dit le peuple, mais le chef ne veut pas entendre.

Excellent article de Pierre-André Taguieff sur le populisme:

https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1997_num_56_1_4489

Photo: Marc-Sendra-Martorell via Unsplash

Patrice G. Llavador

À propos de l'auteur / Patrice G. Llavador

A travaillé et voyagé un peu partout dans le monde. Chroniqueur vedette de notre magazine depuis de nombreuses années, il a su insuffler dans TRACES une dynamique forte et proposer un débat intelligent. Ce qui m’énerve chez lui, c’est qu’il connaît tout sur tout et ce n’est pas feint. -AD

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