Serait-ce un scandale?

J’aime poser cette question à mes interlocuteurs, au fil d’une discussion de fond sur l’avenir de la planète:

 « D’après vous, en quelle année la première voiture électrique a-t-elle dépassé le cent kilomètres par heure? ».

Là, je les vois lever les yeux au ciel, penser à la production actuelle des Tesla, revenir aux années de mise au point, se dire que ça doit remonter, voyons, aux environs de 1990, ou 1980? Alors, savourant par avance l’effet de ma réponse, je leur assène celle qui va les assommer:

« Le 1er mai 1899, la ‘Jamais Contente’ construite par un ingénieur belge, Camile Jenatzy, a dépassé cette vitesse symbolique à Achères près de Paris ».

J’ajoute alors qu’en un siècle, on est passé de la voiture électrique à rien du tout. On n’a pas fait un seul pour cent de progrès en un siècle.

J’enchaîne sur une deuxième question, les interlocuteurs s’attendant à d’autres coups de massue. Cette question est en deux volets:

«Savez-vous quand un premier avion a traversé la Manche?» mais là je réponds aussitôt, le 25 juillet 1909 Louis Blériot sur son petit avion en bois.

«Et quand est-ce qu’on a posé le pied sur la Lune?» le 20 juillet 1969, soit 60 ans après presque jour pour jour. Pendant ces 60 ans, à peine plus d’un demi-siècle, la technique aéronautique nous a fait passer d’un vol de 38 km avec un avion doté d’un moteur de 23 chevaux, à une fusée d’une puissance phénoménale, capable d’aller déposer des hommes sur un astre distant de 380000 kilomètres.

Alors, benoîtement, j’argumente : pourquoi donc la technologie a-t-elle été assez inventive pour permettre des progrès gigantesques en aéronautique, et rien du tout en termes de voitures électriques? Plusieurs champs de réflexion ou de réponses se présentent selon que l’on a l’esprit civique ou complotiste. Les recherches militaires ou les compagnies pétrolières, qui fournissent à la fois les avions et les voitures à essence?

Mes interlocuteurs sachant où je veux en venir sur les sujets climatiques ou de l’état de la planète se demandent où tout cela va finir. Je continue. Les questions concernant justement la pollution de la planète datent des années1970. Années où nous savions, nous autres architectes, fabriquer des maisons solaires autonomes à 85%.

Par conséquent, si vous comptez les progrès jamais effectués de la voiture électrique, et le délaissement des énergies solaires, nous serions fondés à prétendre, et pourquoi pas affirmer, que la prise en compte de l’environnement a été volontairement, ou à tout le moins consciemment, évacuée des priorités des dirigeants du monde. Que ceux-ci, dans une troublante homogénéité, ont préféré privilégier le développement des énergies fossiles.

Mais, ça n’est pas totalement terminé. Dès le début des années1980, les principaux fabricants de capteurs solaires à eau chaude, les capteurs « thermiques » ont été rachetés par des compagnies pétrolières. Ajoutons que ces capteurs sont les plus efficaces pour transformer les rayons du soleil en chaleur, et que ce sont juste des boîtes en fer, avec des tuyaux noirs qui circulent dedans, remplis de cette eau chaude qui produira des calories et de la puissance. Un bidule pas cher, facile à manufacturer et à installer.

Dans les mêmes années 1980, la société italienne FIAT, qui n’est qu’un géant de l’automobile, lesdites automobiles fonctionnant à ce que vous savez, le constructeur italien donc avait mis au point un système intégré appelé TOTEM. Celui-ci était destiné à toute exploitation agricole de plus de 10 vaches. Il vendait un petit moteur de Fiat127, garanti 10 ans, fixé sur un berceau, et approvisionné en gaz de méthane provenant des défécations des 10 vaches au lieu d’essence. Il fallait une sorte de cuve de la taille idoine, un digesteur, et on chargeait la bouse dans cette cuve deux fois par jour avec un petit tapis roulant. Sachant que les vaches défèquent tous les jours, le paysan était assuré d’avoir du combustible sans interruption. Totem garantissait l’électricité et le chauffage à 100% toute l’année au paysan ainsi équipé. Fiat a fermé très vite Totem, malgré le gigantesque marché qui s’offrait à elle. J’avais visité les bureaux de Totem, en personne, en 1981 à La Défense à Paris. Je ne pense pas que ce soit du complotisme que de s’interroger sur cette disparition.

Photo : Andreas Gucklhorn via Unsplash

Pour terminer, une découverte récente sur les panneaux photovoltaïques, qui sont censés nous assurer une électricité abordable. Alors que nous savons qu’ils ont un rendement inférieur à 25%, c’est-à-dire qu’ils ne délivrent qu’un quart de la puissance qu’ils reçoivent du soleil; ces panneaux ont des cellules de silicium très chères à fabriquer. Notons au passage qu’en cinquante ans, les progrès en la matière ont été quasi nuls. Ces panneaux de cellules photovoltaïques restent encore suffisamment onéreux pour ne pas être en compétition avec l’électricité fournie par les grands producteurs nationaux.

En 1830, un géologue allemand Gustav Rose trouve dans l’Oural en Russie ce qu’il pense être un minéral, qu’il nomme la Perovskite. Cette substance est en fait une structure atomique répandue dans la nature et facile à produire. Elle peut être transformée et imprimée sur n’importe quel support et techniquement remplacerait utilement et à un coût ridicule le silicium des actuels panneaux photovoltaïques, avec un rendement égal. Dans ce cas aussi, il a fallu presque deux siècles pour qu’enfin certains laboratoires marginaux travaillent sur ce sujet. Notons que cette technologie n’est pas encore en production industrielle.

Ce qui ressort de tout ceci, ne serait-ce pas qu’on a figé la planète dans un modèle énergétique immuable, plutôt que de tenter de développer des alternatives plus riantes? Toutefois, me méfiant des engouements universels pour la question climatique, servis par des petites filles suédoises propulsées par miracle sur le devant de la scène, je suis très circonspect sur la position la plus raisonnable à prendre. Le débat n’est pas clos. De la même manière qu’on nous a abusés depuis toutes ces années, il ne faudrait pas que la même cohorte nous mène par le bout du nez.

P. LLavador

À titre anecdotique: Qui a tué la voiture électrique:

Patrice G. Llavador

À propos de l'auteur / Patrice G. Llavador

A travaillé et voyagé un peu partout dans le monde. Chroniqueur vedette de notre magazine depuis de nombreuses années, il a su insuffler dans TRACES une dynamique forte et proposer un débat intelligent. Ce qui m’énerve chez lui, c’est qu’il connaît tout sur tout et ce n’est pas feint. -AD

Un commentaire

On veut vous entendre :)