Caroline Dusseault, le tournant de la danse

Entretien avec Frédéric Lapierre

Du 30 août au 1er septembre 2019 se déroulera à Sainte-Anne-des-Lacs la troisième édition du Festival tournant, entièrement consacré à la danse. Une édition où grands et petits trouveront leurs bonheurs. Rencontre avec l’Instigatrice du projet, la passionnée Caroline Dusseault

Frédéric Lapierre : Caroline Dusseault, tu es chorégraphe, danseuse, instigatrice et coordonnatrice du Festival tournant. Commençons par remonter dans le temps. Tu es originaire de Sainte-Anne-des-Lacs. Tu as reçu un diplôme d’études secondaires à l’école Augustin-Norbert-Morin en concentration danse. Est-ce que déjà, quand tu décides d’aller en danse au secondaire, il y a l’idée de travailler en danse dans la vie? Est-ce que tu penses déjà à ça?

Caroline Dusseault : Pas du tout et ça a toujours été une grande question jusqu’à ce que je sorte de l’université. À chaque moment de transition, je me posais la question.

FL : Pourtant tu continues à aller en danse. Tu ne prends pas le chemin facile et sûr d’aller, par exemple, en administration. 

CD : Absolument, je poursuis. Secondaire, cégep puis université. Malgré les bonnes notes en maths et en sciences physiques.

FL : Qu’est-ce qui a déterminé ce choix?

CD : Au départ je mets le blâme sur mon conseiller d’orientation et après, sur moi. Je dis blâme parce que ce n’est vraiment pas un cadeau de faire une carrière artistique. Je ne le souhaite à personne (rires) mais ça m’a apporté tellement d’expérience, d’habiletés, de connaissances et de rencontres incroyables. Ensuite, c’est ma tête dure qui a fait le boulot. C’est quand même captivant pour un cerveau rationnel comme le mien d’évoluer dans un milieu professionnel où il n’y a jamais de bonne réponse! Après, ça allait de soi, tout tombait en place. J’ai fini l’université et les projets ont découlé. Je me suis trouvé une grande facilité à imaginer et à organiser des activités culturelles. Tous ceux qui me traitaient de « p’tit boss » à la petite école avaient bien raison, mais ça m’a bien servie.

FL : Reste que pour aller en danse au secondaire tu as eu définitivement un intérêt pour la danse. Quel est ton premier souvenir de cet intérêt?

CD : C’est très drôle. Je vais « péter ta bulle » Fred, mais au départ, je suis allée en danse juste parce que tous mes amis y étaient. Je suis vraiment tombée là-dedans par concours de circonstances! Je me rappelle cependant une soirée dans le sous-sol d’une de mes amies où elles m’ont montré une chorégraphie qu’elles apprenaient en classe. C’est à partir de cette soirée-là que j’ai voulu les suivre.

FL : Alors c’est plutôt comme suiveuse que tu as commencé, mais maintenant tu es plus comme une « tireuse »! Ça fait 10 ans que tu as terminé ton bac à l’UQAM, comment ta pensée par rapport à la danse a-t-elle évolué?

CD : Au début, c’était un travail dans le mouvement et plutôt conceptuel. J’avais des idées, des images, des esthétiques visuelles à partager. Maintenant, mes créations sont surtout générées par un besoin d’entrer en contact avec les gens et par les circonstances qui vont me faire entrer en contact avec ce public. Tout ce qui tourne autour de l’événement du spectacle, de la rencontre qu’il va y avoir. Que ce soit d’aller à Caraquet rencontrer des Acadiens qui ont vécu la déportation, ou à Joliette travailler auprès des jeunes un peu plus défavorisés où on donne des ateliers de danse et que ça génère du matériel qui sera intégré aux spectacles…

FL : Il semble y avoir un malentendu entre ce qu’on appelle le grand public et ta discipline, la danse. Particulièrement la danse contemporaine. Ceux qui ne connaissent pas ont parfois peur et ne sont pas toujours enclins à approfondir leurs connaissances. Quel est, selon toi, le chaînon manquant?

CD : Je crois tout d’abord qu’il ne faut pas prendre les gens pour des cons (rire). Beaucoup de gens sont capables de recevoir des œuvres d’art. Plus qu’on pense. Peut-être qu’on fait un mauvais pas quand on essaie de trop vulgariser l’art, ou du moins, de la mauvaise façon. Une belle et bonne œuvre d’art peut atteindre n’importe qui. C’est ce que je crois. Que la clé est de réellement vouloir entrer en contact.

FL : Tu es originaire de Sainte-Anne-des-Lacs mais tu es restée quelques années à Montréal. Quand tu es retournée dans ta région, avais-tu déjà l’idée de créer un festival?

CD : Non! Mais j’ai toujours voulu, depuis même avant d’aller à Montréal, doter les Pays-d’en-Haut d’une maison de la danse. Je suis très attachée à ma région et c’est mon rêve depuis que j’ai commencé l’université. À travers mes réflexions, le Festival tournant se trouve à être le premier pas. C’est le stepping stone pour m’y rendre.

FL : Est-ce que le fait que la Maison de la Danse à Québec ait vu le jour est pour toi un signe d’encouragement?

CD : Malheureusement, pas vraiment. La maison de la Danse de Québec est dans une grande ville tandis que la réalité est bien différente dans les Laurentides où les artistes et le public sont étendus sur un vaste territoire.

FL : Tu as fait de l’impro en danse, mille et une formations et perfectionnements. Par exemple, de la gigue, de l’acrobatie, du ballet, du combat de scène, du jeu d’acteur avec des gens comme Dave Saint-Pierre, DynamO théâtre, Anne Plamondon. Tu as travaillé avec Lucie Grégoire, on t’a vu au Festival Juste pour rire, au Musée d’Art contemporain de Montréal… Tes œuvres ont été diffusées à Montréal, en région, au Québec comme au Nouveau-Brunswick… Pour toi, la danse c’est tout ça? C’est diriger, être dirigée, créer des événements, participer à des événements?

CD : Woao! On dirait que c’est beaucoup ce que tu dis, mais en même temps pour moi c’est un grain de sable dans… une plage! Tu dis « gigue »… (s’esclaffe) j’ai fait un atelier de gigue de 45 minutes avec Philippe Meunier!

FL : Mais tu l’as fait quand même.

CD : Je l’ai fait et ça m’intéresse! J’aurais envie d’en faire plus, mais il y a tellement à faire. Pour moi la danse, c’est beaucoup beaucoup plus que ça, que ce que j’ai fait.

FL : Une des premières choses qu’on trouve quand on fait des recherches sur toi c’est cette phrase : « pour le développement de la danse et de ses artistes en région ». Pourquoi as-tu eu envie de revenir là d’où tu viens pour créer cet événement et pourquoi cette idée des régions?

CD : Premièrement parce que ça me concerne. Il est certain que j’aurais aimé ne pas avoir à rester à Montréal si longtemps et qu’il y ait des plates-formes pour m’accueillir en région. Aussi, à Montréal, il y a beaucoup d’élite. Un public d’élite aussi, qui voit beaucoup d’œuvres plus pointues. Ils ont accès à de la danse-théâtre, des spectacles multidisciplinaires ou avec de la nudité… En région, tout est à faire. Pour moi c’est un terrain de jeu immense qui ne demande qu’à être développé. Aussi, au risque de sonner un peu hippie, les paysages, le calme, la nature et le contact avec celle-ci sont une source infinie d’inspiration pour un artiste.

FL :  La danse s’inscrit parfaitement dans ce contexte. Un spectacle de danse en extérieur, c’est une expérience très riche, très forte!

CD : Ouiiiii!

FL : Dans les dernières années, tu as remporté plusieurs prix et bourses. Parle-nous du Prix Passion, dans le cadre des Grands Prix de la culture des Laurentides en 2017.

CD : Le Conseil de la culture des Laurentides (maintenant Culture Laurentides) fait une remise de prix chaque année. Le Prix Passion est remis à un artiste qui a une démarche artistique avant tout, mais qui décide de monter un projet un peu « en dehors de sa taille », ce qui est exactement ce que je fais avec le festival! C’est ma démarche artistique qui m’a amené à jouer au diffuseur.

FL : Et qu’est-ce qu’on reconnaît par ce prix?

CD : Ça a souligné la diversité de la toute première édition du Festival tournant. Je me suis vraiment lancée dans le vide. C’était tout de même une grosse édition! Je n’avais jamais fait ça, je n’avais pratiquement pas de soutien, pas de commanditaire et ça a bien fonctionné. J’ai créé plein de beaux partenariats. Donc oui « mobilisation de plusieurs partenaires de la communauté et programmation diversifiée de la première édition » pour utiliser leurs mots.

FL : Je me suis attardé aux éditions précédentes du Festival et, te connaissant, je trouve que ça te ressemble beaucoup. À côté des spectacles de danse contemporaine, on peut voir se côtoyer des activités de danse percussive, de swing, pour adulte comme pour enfant… D’ailleurs, il y a une journée complète dédiée à la famille cette année?

CD : Oui, toute une journée gratuite.

FL (qui poursuit) : … des films, des courtes pièces, des tables rondes, de la musique… C’est une abondance de propositions, de styles, d’approches. C’est un goût personnel ou c’est obligatoire selon toi?

CD : Toutes ces réponses! La variété va aller chercher plein de gens qui n’auraient pas pensé à venir voir la danse contemporaine. C’est là la magie de la médiation culturelle. On va aller accrocher des gens par accident et ils vont s’accrocher dans la danse par accident. Mais en plus, mon acolyte et moi, on se fait un immense plaisir de réfléchir à la programmation et d’aller chercher un éventail multicolore d’activités et de spectacles.

FL : Tu dis « par accident ». Ce risque-là est réel, non? Comme plusieurs activités sont à l’extérieur, quelqu’un pourrait passer par là et arrêter pour voir. Donc vous vous donnez la chance de provoquer ces rencontres.

CD : Oui, absolument. C’est bien moins engageant qu’un spectacle en salle, où les gens se sentent peut-être des fois pris au piège. Là, c’est de leur plein gré. Et je suis sûre que ça fait plaisir à des gens qui apprécient beaucoup de tomber sur une œuvre par hasard.

FL : Merci Caroline Dusseault, ce n’est certainement pas par hasard qu’on y sera!

Apprenez-en plus sur le Festival tournant et sa programmation sur la page Facebook https://www.facebook.com/festivaltournant/ou sur le site http://corpschorus.ca/festivaltournant/. Il est aussi possible d’acheter un laissez-passer qui donne accès à toutes les activités.

Traces magazine

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Cet article a été rédigé par la rédaction de Traces magazine.

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