Un avant-goût de Corona viral

Entre la bière mexicaine bue à de rares occasions et les célèbres modules de havane que je possédais dans ma cave à cigare il y a bien longtemps, je n’avais en fait des Corona qu’une petite expérience. Malheureusement, celui qui a démarré à Wuhan, en Chine, que j’ai visitée il y a deux ans, vient de faire à l’humanité tout entière une telle entourloupette, qu’il est devenu en quelques semaines, l’ennemi public N°1 qu’il va falloir à tout prix éradiquer.

Petite chronologie de mes petites aventures d’un voyage en Europe, que j’ai dû interrompre trois semaines plus tôt, avant de vous livrer dans une prochaine chronique, une liste de 14 vins à savourer pendant votre confinement.

20 février, ça commence bien… : Rencontre avec le policier des douanes à Paris, en transit pour Francfort. J’ai face à moi un jeune zélote qui me menace de ne pas me laisser passer quand je lui présente mon passeport canadien. Vous êtes d’abord Français, alors, vous devez être muni d’un passeport français quand vous venez en France! J’ai essayé de lui expliquer très calmement. Il n’a rien voulu savoir. Et je ne voulais pas rater le vol suivant. Heureusement que j’avais ledit passeport français dans ma petite valise (je n’en possède un que depuis 5 ans… allez comprendre…). Mais quel imbécile! Il ne voulait rien entendre.

21 février: Je suis bien installé, comme chaque année, à l’hôtel Steigenberger à Deidesheim. Et le premier soir, je reçois d’Air France un préavis de grève de nos CHERS pilotes qui ne pourront pas me ramener à Paris le 24. Je trouve un plan B (un TGV de Strasbourg) mais j’apprends le matin même que la menace ne sera pas mise à exécution… Juste un petit peu de stress pour vous fleurir la vie…

24 février: 7 500 vins plus tard (dégustés au Saalbau de la belle ville de Neustadt) dans le cadre de Mundus Vini, un des grands concours de dégustation au monde, direction Roissy, puis Paris où je m’installe à titre personnel pendant trois jours. Petite mafia du taxi oblige, j’attends vingt minutes un chauffeur qui accepte (sans doute contre son gré) que je le paye avec ma carte et non en argent comptant. Je suis plutôt de bonne humeur, il a une bonne bouille et je m’installe très gentiment. Je lui demande comment ça va, mais il me prie instamment, avec l’œil noir qui se mire dans le rétro, de ne pas lui adresser la parole. Est-ce à cause du virus? Je n’ai pas compris, je n’ai pas su. Bienvenue dans la Ville Lumière… Un petit moment de solitude entre l’aéroport et le 13e arrondissement avant de payer 80 dollars pour cette charmante prestation…

Dans le quartier de la Butte-aux-Cailles à Paris – photo Jacques Orhon

Rendez-vous, théâtre, cinéma et restaurant communautaire et coopératif à la Butte aux Cailles où Jean Jaurès est célébré avec ferveur. On ne parle même pas du virus et plusieurs clients boivent de la Corona. Même si ça s’embrasse et se serre la main à tout va, le patron et les serveurs engueulent les clients; il semble que cela fasse partie des rites de l’établissement, et je n’échappe pas à leur traitement royal. Une drôle de soirée…

Du 28 février au 4 mars: Les Vinalies Internationales et 3000 vins dégustés avec grand soin en compagnie des œnologues de France. Les juges italiens, japonais et taïwanais se sont déjà décommandés. Mais tout se passe dans le meilleur des mondes. Toutefois, le 2 mars, arrivent les premières annulations événementielles.


La célèbre brasserie Au Pied de Cochon, habituellement ouverte 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, est maintenant fermée temporairement. Photo Jacques Orhon

Des belles filles du Paradis Latin au Bristol le dernier soir, en passant par La Coupole, l’emblématique brasserie Au Pied de Cochon et le formidable cirque d’hiver des Bouglione, on ne pense pas au Covid-19, même si chacun commence à sortir sa petite bouteille de désinfectant.

4 mars, charmante surprise!!!: Intronisation, en compagnie d’un bon ami chilien, dans la confrérie des ambassadeurs du Riesling, à Scherwiller, un charmant petit village alsacien. L’accueil, les vignerons, la choucroute, tout est bon!!!

Une vue du vignoble alsacien 5 mars2020 – Photo Jacques Orhon

5 mars, déconvenue: Notre programme alsacien coupe court. Le TGV qui précède le nôtre vient de dérailler près de Strasbourg. Des blessés, dont le conducteur, très gravement. Pour permettre à mes collègues de ne pas rater leurs vols de retour, nous devons rentrer en urgence à Paris avec un autre TGV qui roule au début à 50km/heure. L’insipide croque-monsieur du wagon-restaurant nous fera regretter la délicieuse choucroute de la veille.

Le soir, sous des pluies diluviennes, je prends la voiture que j’ai louée pour trois semaines, et je m’installe chez ma bonne amie Michèle à Maisons-Laffitte (banlieue parisienne), où je retrouve une belle quiétude, ainsi que ses enfants Aurélie et Xavier. Quelques activités nous permettent de sentir la fébrilité qui s’est emparée des Parisiens. Je prends la difficile décision de ne pas participer au prochain concours, Les Citadelles de Bordeaux, et de rentrer au Québec.

Attristé de ne pas aller voir la famille en Anjou et en Bretagne, des amis aussi à Nantes, puis à Bordeaux, à Cordes sur Ciel, et dans le Languedoc, je dois me résoudre à rentrer, anticipant une situation qui risque de ressembler à celle qui s’est installée en Italie.

J’ai la chance de me faire échanger mon vol du 6 avril pour le 10 mars.

Dimanche 8 mars:  Je me rends sous la pluie qui ne me lâche pas chez mes amis Jacques et Chantal qui habitent près d’Orly, où un souper chaleureux m’attend.

Lundi 9 mars:  Savoureux déjeuner au restaurant La Cerisaie à Montparnasse, avec Hélène, la responsable des Éditions de l’Homme en Europe. Le soir, j’ai réservé (il y a un mois) un concert à Pleyel. J’apprends l’après-midi qu’il est annulé. Le gouvernement français, à juste raison, est en train de tout annuler. Il est temps de rentrer…

Mardi 10 mars: Je file vers Roissy. Tout va bien. Je me suis abîmé un ongle avec une valise. Bien installé dans un des salons d’AF, je sors discrètement une petite lime pour polir mon majeur droit. À ce moment-là, un gugusse à l’accent britannique aux épaules carrées, croyant que je me cure le bout des doigts, se lève et m’invective devant tout le monde, en anglais, en me traitant de gros dégoûtant. J’ai cru qu’il allait me filer un gnon…un autre petit moment de solitude qui me prépare à ma quarantaine qui va commencer le lendemain.

Jacques Orhon

À propos de l'auteur / Jacques Orhon

Sommelier et fondateur de l’Association canadienne des sommeliers professionnels. Expert en dégustation et véritable globe-trotter du vin, il parcourt depuis plus de 40 ans les vignobles du monde. Ses ouvrages ont maintes fois été récompensés, notamment, Le vin snob, du prix en littérature de l’Organisation Internationale de la Vigne et du Vin.

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