Un homme, son œuvre et son péché

« Qu’on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j‘y trouverai de quoi le faire pendre. » Cette phrase qu’on attribue tantôt à Richelieu tantôt à Fouquier de Tinville ou encore à un quidam nommé Laubardemont  n’a guère vieilli.  Aujourd’hui plus que jamais,  la moindre opinion provoque souvent des éclats dans les chaumières.

Si j’introduis ainsi ce billet, c’est que son propos risque précisément de provoquer des esclandres, briser des amitiés, voire inciter à la violence, du moins verbale.

Je fais à l’allusion à la récente décision d’un groupe de distributeurs de film de ne pas présenter au Québec le dernier opus de Roman Polanski au prétexte que ce dernier est un violeur pédophile digne du plus légitime mépris.

Le problème c’est que l’homme est aussi un grand, un très grand cinéaste.

Comprenons-nous : je ne défends pas le citoyen Polanski et son goût des fillettes que je trouve inacceptable et pour lequel il devrait faire face à la justice.

Le cinéphile que je suis souhaiterait tout de même avoir accès à son dernier film (dont tous ceux qui l’ont vu font l’éloge en dépit des tares de son auteur) sans que des diffuseurs s’arrogent le droit de l’interdire chez nous au nom d’une certaine morale et de l’opinion publique.

Je ne peux m’empêcher de penser que la supposée acceptabilité sociale dont se réclament les distributeurs n’est qu’un alibi qui dissimule une raison beaucoup moins avouable: leur crainte de ne pas faire leurs frais. Ils crieront haut et fort que non, non, non, il ne s’agit pas de gros sous, c’est une affaire de moralité. À quoi je répondrai si la morale les chicote à ce point, comment peuvent-ils tolérer certains films où les héros sont des assassins qui règlent leur compte à coups de Smith & Wesson ou de franches crapules qui manifestent  plus d’égard pour leur chien que pour leur épouse? 

D’ailleurs, puisque nous y sommes, comment se fait-il que pornographie, violence graphique ou mutilations invraisemblables soient présentes sur leurs écrans sans que ces parangons n’élèvent la moindre protestation. Le public est roi, dira-t-on et c’est ce que le public veut. On cite le box-office en preuve. Or il suffit que des voix tapageuses se fassent entendre sur Twitter ou Facebook pour qu’on panique au guichet. On cède donc à cette faction vocale et on décide: le film ne sera pas vu chez nous. Que ceux qui aiment les films de Polanski en prennent pour leur grade, même s’ils conspuent le personnage, même s’ils dénoncent ses actes.

Pour ma part, je pense qu’on devrait autoriser le film de Polanski afin de laisser à chacun le soin de décider s’il le ferra ou non. L’interdire pour les motifs invoqués, c’est ouvrir la porte à la censure et condamner la société à des œuvres lisses, consensuelles, conformes à une pensée unique. Une chose est certaine: s’engager dans cette voie ne peut avoir que de funeste conséquence.

Les créateurs ne sont pas de purs esprits. Ils sont humains, avec leurs passions, leurs défauts, leurs tares voire leurs vices qui sont parfois, hélas, monstrueux. Par un paradoxe qu’expliquerait sans doute un psychanalyste, leur art dépend souvent du déséquilibre (lire: de la tare)  qui les afflige. L’histoire foisonne d’artistes, d’écrivains, de cinéastes et de poètes dont les vies m’ont rien d’exemplaires, certains ayant poussé la marginalité jusqu’au crime.  Je ne les absous pas. Mais je refuse de me priver de leurs œuvres qui touchent parfois au sublime pour la raison qu’ils n’ont pu dans leur intimité résister à leurs passions coupables.

En revanche, je verrais d’un assez bon œil que ceux qui s’opposent à la projection du film le fassent savoir sur les tribunes publiques, voire même en faisant du piquetage devant le cinéma.  Ils ont le droit d’être entendus. Évidemment, cela suppose que les « pour » fassent preuve de tolérance et se présentent  au guichet sans invectiver les manifestants. La tolérance est une avenue à deux directions.

François Jobin

À propos de l'auteur / François Jobin

Originaire d’Ottawa, François Jobin fut réalisateur à Télé-Québec. Auteur de pièces de théâtre et de plusieurs livres, il se dit «À gauche de la droite, mais un peu à droite de la gauche, au centre, en somme avec un net penchant pour la gauche sans tomber dans le délire du politically correct.» Flirtant souvent avec l’ironie et la dérision,«Je suis un esprit léger, dit-il. Si léger que je lévite, ce qui me permet de voir les choses de haut.»

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